L’étude Frontiers in Digital Health : les interfaces cerveau-ordinateur, les systèmes de neuromonitoring et les applications connectées à Internet soulèvent de nouvelles questions sur la protection des droits fondamentaux et la gouvernance des réseaux
Les neurotechnologies ne sont plus un horizon futuriste. Les appareils capables d’enregistrer l’activité cérébrale, les systèmes de neuromodulation et les interfaces cerveau-ordinateur sont déjà utilisés dans les domaines cliniques et expérimentaux. Ce qui change aujourd’hui, c’est avant tout leur inclusion dans les écosystèmes numériques connectés au réseau.
Dans un article publié dans Frontiers in Digital Health (« Frontières cognitives : neurotechnologie et gouvernance globale de l’Internet »), Roxana Radu de la Blavatnik School of Government de l’Université d’Oxford (Royaume-Uni) explore l’intersection largement méconnue entre la neurotechnologie et la gouvernance de l’Internet sur l’agenda politique international.
La nouvelle « interface » cérébrale d’Internet
«Ce qui était autrefois purement spéculatif – la capacité de surveiller les ondes cérébrales, de transmettre des émotions et des souvenirs, vrais ou faux, et d’influencer les actions en temps réel – est aujourd’hui plus proche que jamais – écrit Radu -. D’ici 2030, un monde parfaitement interconnecté, intelligent et immersif, construit sur la prochaine génération d’Internet (parfois appelé Web 4.0), permettra une fusion d’objets et d’environnements numériques et physiques. Il facilitera des interactions homme-machine plus avancées et ouvrira de nouvelles voies pour l’innovation, la croissance et le développement durable. De la rééducation des membres à l’optimisation du sommeil, ces technologies de pointe sont appelées à faire partie intégrante des mondes virtuels, couvrant des secteurs tels que la santé, l’éducation, le divertissement, mais aussi le judiciaire ou l’armée.
«La vraie nouvelle», comme il l’explique au Corriere della Sera Donatella Mattianeuroscientifique, directeur du Laboratoire d’images neuroélectriques et BCI de la Fondation Santa Lucia Irccs à Rome« est-ce que les signaux cérébraux ne se limitent plus à un contexte médical, mais ils peuvent être acquis, traités et transmis par des plateformes numériques. » Dans ce passage, le cerveau devient en fait une nouvelle interface de l’Internet mondial.
La « frontière cognitive » du réseau
C’est le point de départ de l’article de Roxana Radu : les neurotechnologies ne sont pas seulement une question de santé ou de bioéthique, mais un défi structurel pour la gouvernance mondiale d’Internet. Selon Radu, les architectures de régulation des réseaux actuelles n’ont pas été conçues pour gérer les technologies capables d’interagir directement avec les processus cognitifs humains. Lorsque les interfaces neuronales s’intègrent aux plateformes numériques et aux systèmes d’intelligence artificielle, le risque est que la dimension mentale reste en dehors des protections prévues pour les autres domaines numériques.
Données neuronales
L’une des questions centrales de l’étude concerne la nature des données neuronales. Contrairement aux données biométriques traditionnelles, les données cérébrales peuvent révéler des émotions, des états mentaux, des niveaux d’attention, des intentions et des modèles de prise de décision. «Ce sont des informations qui racontent comment nous pensons, pas seulement qui nous sommes», observe Donatella Mattia. Pour cette raison, souligne Radu, la simple application des règles existantes en matière de protection des données personnelles risque de ne pas suffire. La question ne concerne pas seulement la vie privée, mais aussi la protection de la liberté mentale et de l’autonomie individuelle.
Big tech et expériences
L’étude de Frontières de la santé numérique il consacre également une grande place aux entités privées qui mènent le développement des neurotechnologies. Parmi ceux-ci figure Neuralink, engagé dans des expériences sur des implants cérébraux connectés à des systèmes numériques externes, dans le but de restaurer des fonctions neurologiques compromises.
Aux côtés de Neuralink, l’article suscite l’intérêt de grands groupes technologiques comme Alphabet, actifs dans la recherche sur les neurosciences computationnelles, l’intelligence artificielle et les interfaces cerveau-machine non invasives. Selon Radu, bon nombre de ces essais se trouvent dans une phase de transition entre la recherche clinique et le développement commercial. C’est précisément cette perspective qui rend cruciale une gouvernance publique préventive, avant que les normes technologiques ne soient effectivement fixées par le marché.
Protéger la liberté mentale
Le thème des neurodroits émerge comme une réponse à ce scénario et un débat s’est ouvert au sein de la communauté internationale autour de leur « nature ». «Nous ne créons pas de nouveaux droits abstraits», a écrit Laura Palazzani, présidente du Comité national de bioéthique, dans un avis pour le Corriere della Sera. « Nous essayons de garantir que les droits déjà reconnus, tels que la liberté de pensée et l’autodétermination, ne soient pas érodés par l’utilisation des technologies. »
Selon Palazzani, l’accès aux données neuronales et la possibilité d’intervenir sur les processus cognitifs soulèvent de profondes questions sur le consensus, la responsabilité et les limites de l’innovation technologique.
L’UNESCO et les droits du cerveau
L’initiative de l’UNESCO s’inscrit dans ce contexte, qui a approuvé en novembre une recommandation mondiale sur l’éthique des neurotechnologies. Le document invite les États à garantir la sécurité, la transparence et le respect des droits de l’homme, en distinguant clairement les applications thérapeutiques et non thérapeutiques.
Les recommandations soulignent également le risque de nouvelles inégalités cognitives: L’accès sélectif aux neurotechnologies pourrait creuser l’écart entre ceux qui peuvent se permettre des outils d’amélioration et ceux qui restent exclus.
Les règles dans le monde : entre lacunes réglementaires et fragmentation
L’étude de Radu souligne l’absence encore d’une réglementation internationale spécifique sur les données neuronales. Les réglementations nationales ne suivent aucun ordre particulier et les principaux processus de gouvernance de l’Internet n’incluent pas explicitement les neurotechnologies.
Au niveau national, certains pays (le Chili en premier lieu) ont engagé des réflexions législatives ou éthiques à travers des comités de bioéthique ou des autorités de protection des données, tandis que d’autres s’appuient sur des lignes directrices non contraignantes. En Europe, le sujet est abordé indirectement à travers la réglementation des dispositifs médicaux et la protection des données personnelles, mais sans référence explicite aux données cérébrales. Selon Radu, cette fragmentation risque d’encourager l’expérimentation dans des contextes moins réglementés.
Internet, cerveau et pouvoir
Un aspect central mis en évidence par l’analyse publiée sur Frontières de la santé numérique concerne la dimension politique des neurotechnologies. Lorsque l’accès aux données neuronales et la capacité de les interpréter dépendent d’infrastructures numériques mondiales, l’enjeu n’est plus seulement la protection individuelle, mais l’équilibre des pouvoirs. Radu observe que la gouvernance de l’Internet a toujours été liée aux questions de souveraineté, de contrôle et de responsabilité : l’entrée de la dimension cognitive rend ces questions encore plus sensibles.
La possibilité que des plateformes privées ou des systèmes algorithmiques puissent déduire des états mentaux, influencer l’attention ou moduler le comportement soulève des questions qui affectent le fonctionnement même des démocraties. «Si nous ne contrôlons pas ces technologies maintenant», a déjà prévenu Donatella Mattia, «nous risquons de nous retrouver dans un contexte dans lequel les décisions ne concernent plus seulement ce que nous voyons en ligne, mais comment nous pensons».
C’est pourquoi, selon l’étude, la gouvernance des neurotechnologies ne peut être dissociée du débat sur l’avenir d’Internet en tant qu’espace public mondial.
Gouverner l’avenir cognitif du réseau
La conclusion de « Frontières cognitives : neurotechnologies et gouvernance mondiale de l’internet » est claire : si Internet « entre dans le cerveau », sa gouvernance doit évoluer en conséquence.
«Le défi», reprenant un concept exprimé par Donatella Mattia, «est de ne pas être pris au dépourvu lorsque ces technologies deviennent omniprésentes».
