Le sport des Justes – Le blog d’Antonio Ruzzo

1125 novembre

Le sport des Justes

Les Justes ne sont ni des saints ni des héros. Ce sont des personnes qui ont courageusement sauvé la vie d’autrui mais aussi leurs droits et leur dignité. Et le sport les embrasse en racontant les exploits d’athlètes qui ont choisi le Bien et la Vérité et qui ont brisé le dogme selon lequel ce monde se suffit à lui-même et ne s’intéresse pas à ce qui se passe autour de lui. Histoires rassemblées dans un livre, « Je viens et le sport » publié par la Libreria Editrice Cafoscarina dans la série Campolibero de la Fondation Gariwo avec la prémisse de l’historien et écrivain Gabriele Nissim, fondateur et président de la Fondation Gariwo et édité par le journaliste Gino Cervi. Histoires de guerres, d’antinazisme, de vies cachées, pourchassées, sauvées, de luttes, de conscience et de gestes courageux. Un beau voyage dans le temps, des années 30 à nos jours, qui redécouvre et permet de ne pas oublier les éternels champions racontés par la plume d’écrivains et de journalistes comme Gianni Mura, Giulia Arturi, Giovanni Cerutti, Joshua Evangelista, Cristina Giudici, Fabio Poletti et Alberto Toscano. Des sportifs qui, avec classe et imagination, ont interprété leurs disciplines à différentes époques et sont devenus des symboles de l’esprit de leurs années.
Alors comment ne pas se souvenir d’Augusta Fornasari, une ouvrière-cycliste qui, en pédalant, devint coursière partisane dans la brigade Venturoli Garibaldi et commença au printemps 1945 sa résistance, garantissant la liaison entre les formations clandestines. Ou encore Nasim Eshqi, grimpeuse iranienne, passionnée d’escalade, qui a mis son profil Instagram à la disposition des militants et est devenue la voix des Iraniens qui veulent un changement de régime. Ou comment ne pas raconter l’histoire de Matthias Sindelar, footballeur autrichien, l’un des plus grands avant-centres de l’histoire, le Mozart du football qui s’est opposé à la violence nazie. Après l’annexion de l’Autriche au Reich en vertu de l’Anschluss, l’équipe nationale a été pour l’essentiel dissoute. Le dernier match fut celui de la « réunification » organisée au Prater de Vienne le 3 avril 1938. Un match qui devait fonder l’union avec le passage des joueurs autrichiens dans les rangs de l’équipe nationale du Troisième Reich. Les dirigeants de la Gestapo ont autorisé Ostmark, comme on appelait l’Autriche, à entrer sur le terrain pour la dernière fois avec une chemise rouge et un short blanc, mais à une condition : il leur faudrait perdre. Ça ne s’est pas terminé comme ça. Sindelar marque et mène son équipe à la victoire, refusant ensuite de saluer les autorités nazies et de faire partie de l’équipe nationale du Reich. Le matin du 23 janvier, il a été retrouvé mort dans son appartement avec une jeune italienne, l’enseignante juive milanaise Camilla Castagnola. Et d’autres histoires plus connues. De celui de Gino Bartali, un champion qui a traversé le XXe siècle d’un bout à l’autre en portant des dépêches sur le cadre de son vélo pour informer les familles des persécutés entre Florence et Assise, à celui d’Albert Richter, un « aryen », l’un des plus grands pistards de l’histoire qui a défié le Führer de défendre sa grande amitié avec l’entraîneur juif Ernst Berliner et a été tué en prison avec un fusil de chasse. Et encore Emil Zatopek et sa femme qui ont combattu contre les chars soviétiques à Prague. Zatopek, la « locomotive humaine », était bien plus qu’un grand athlète : le seul de l’histoire à remporter, en 1952 aux Jeux d’Helsinki, trois médailles d’or au 5 000 mètres, au 10 000 mètres et au marathon auquel il décida de participer au dernier moment. Il a également parcouru l’histoire de son pays, la Tchécoslovaquie. Un talent gênant pour le régime communiste dont il était le chef mais de l’aile la plus démocrate. Il n’a échappé à rien. Ni au printemps de Prague, ni à son déclin, ni au confinement en Sibérie pour travailler dans les mines. Et quand, rapatrié, il s’est retrouvé à travailler comme éboueur, il a continué à courir après les camions poubelles sous les applaudissements de la population. Contre le régime et contre le racisme. Ainsi, lever le poing vers le ciel sur un podium olympique. Les gants noirs sont ceux qui ont enveloppé les mains de Tommie Smith et John Carlos en 1968 au stade de Mexico lors de la cérémonie de remise des médailles de la course olympique de 200 mètres dans laquelle les deux sprinteurs américains sont arrivés premier et troisième. Lorsque les notes de The Star-Spangled Banner résonnent dans le stade, ils baissent la tête et lèvent les poings vers le ciel dans ce qui est devenu l’une des images les plus disruptives du XXe siècle, symbole d’une décennie de protestations pour les droits civiques des Noirs. Gianni Mura, en racontant leur histoire, a en réalité raconté celle de l’Australien Peter Norman, arrivé deuxième. Lui, un homme blanc, qui s’est joint à cette manifestation et l’a payé cher. Il a disparu, a été annulé par la Fédération australienne qui ne lui a pas permis de participer aux Jeux de Munich de 1972 pour lesquels il s’était qualifié et ne l’a même pas impliqué dans l’organisation des Jeux olympiques de Sydney. Il est décédé le 3 octobre 2006 et lors de ses funérailles, son cercueil a été porté sur les épaules de Smith et Carlos. Carlos dit à la famille de Norman : « Vous avez perdu un grand soldat, pour moi c’était un frère… ».

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