Outre le traumatisme des familles des victimes, il existe une résonance plus large qui concerne également ceux qui observent de loin. La psychologie des urgences décrit ces réactions comme des formes de traumatisme indirect : un écho émotionnel qui peut se manifester par de l’insomnie, un état de vigilance, une difficulté à supporter la séparation.
«La vie change vite. Un soir tu te mets à table et ta vie n’est plus la même »: c’est ainsi que Joan Didion décrit ce moment où le monde, tel que nous le connaissions, perd son apparente prévisibilité. La tragédie de Crans-Montana n’a pas seulement touché un groupe de jeunes et leurs familles. Son impact a été plus profond, remettant en question une croyance silencieuse qui traverse le monde adulte : l’idée selon laquelle la vie suit, au moins en partie, des trajectoires prévisibles. Lorsqu’un événement soudain et violent survient dans un contexte de normalité et de célébration, ce qui vacille n’est pas seulement la sécurité, mais la continuité même de l’expérience.
« Cela aurait pu arriver à mon fils »
Pour les familles des victimes, le traumatisme est une réalité pleine et concrète qui n’a pas besoin d’interprétation. Elle est faite de perte, de désorientation, de suspension du temps psychique, elle nécessite respect et accompagnement. Rien ne peut se superposer à cette douleur qui reste centrale.
Mais à côté de cela, il existe une résonance plus large qui concerne également ceux qui observent de loin. Chez de nombreux parents, une pensée simple a été déclenchée : « cela aurait pu arriver à mon enfant ». Il ne s’agit pas d’un raisonnement mais d’une réaction profonde qui se manifeste davantage lorsque le traumatisme concerne des enfants et des jeunes. Dans ces cas, un noyau sensible de la vie psychique adulte est touché : celui de la responsabilité, des limites, de l’impuissance.
Formes de traumatismes indirects
La psychologie des urgences décrit ces réactions comme des formes de traumatisme indirect. Il ne s’agit pas d’une souffrance comparable à celle de ceux qui ont été directement touchés mais d’un écho émotionnel qui peut se manifester par des insomnies, un état d’alerte, une difficulté à supporter la séparation. Ce sont des réponses prévisibles à un événement qui dépassent la capacité habituelle de compréhension.
L’exposition continue aux images et aux histoires joue un rôle important. La répétition médiatique peut rendre l’événement toujours présent, empêchant l’esprit de prendre ses distances et favorisant un sentiment de menace généralisée.
Ne nie pas la peur
L’enjeu, pour les adultes et les parents, n’est pas de nier cette peur mais de ne pas la laisser gouverner les choix éducatifs et relationnels. Les adolescents ont besoin d’adultes capables de reconnaître la fragilité de l’existence sans la transformer en message paralysant.
La psychologie est déjà en place, comme c’est le cas dans toute urgence qui touche une communauté. Cela n’apporte ni solutions simples ni consolations immédiates. Cependant, cela peut aider à garder les plans distincts : la vraie douleur de ceux qui ont perdu, la résonance émotionnelle de ceux qui observent, le besoin de protection et le besoin de croissance. Et cela peut nous rappeler que la santé psychologique, après un traumatisme collectif, ne se construit pas en effaçant la peur, mais en l’intégrant dans un récit qui nous permet de continuer à vivre.
*Professeur agrégé Université Vita Salute San Raffaele ; chef du service de psychologie clinique de la santé de l’hôpital San Raffaele ;
président Salut allo Specchio ETS
