Pourquoi certains parents ont-ils tant de mal à accepter les choix de vie de leurs enfants ? Comment aider un parent incapable de comprendre certaines libertés et certains choix ? Giancarlo Cerveri, psychiatre et vice-président de la Société italienne de psychiatrie, répond
La tragédie survenue en Versilia, où un père a tué son fils et sa femme, a relancé le débat sur l’équilibre délicat entre le lien affectif et la capacité d’accepter l’autonomie des enfants. Nous avons demandé à Giancarlo Cerveri, psychiatre, directeur du Département de santé mentale et toxicomanie de l’Asst de Lodi et vice-président de la Société italienne de psychiatrie, de nous aider à comprendre les délicats mécanismes et dynamiques psychologiques qui peuvent se déclencher entre parents et enfants.
Quels sont les mécanismes psychologiques les plus fréquents qui entrent en jeu derrière le rejet des choix d’un enfant ?
«Les parents ont parfois tendance à lire chez leurs enfants les désirs d’épanouissement personnel, comme s’il s’agissait d’une seconde opportunité qui nous est offerte dans la vie. Une attitude qui risque de priver les enfants de leur liberté, ce qui finit inévitablement par créer des souffrances lorsque les enfants sont trop appliqués à réaliser les rêves de leurs parents ou des conflits lorsqu’ils se rebellent contre eux. Dans certains cas, l’incapacité de reconnaître son enfant comme autre que soi devient l’élément crucial de l’impossibilité de reconnaître la liberté de se réaliser. »
Quelle est la frontière entre la souffrance naturelle que peut ressentir un parent face à des choix avec lesquels il n’est pas d’accord et une forme de possession ou d’attachement qui risque de devenir dangereuse ?
«Le choix du Fils peut être source de souffrance, car il est ressenti comme trop éloigné de sa propre référence culturelle. La souffrance du parent est admissible mais il est essentiel que cette souffrance soit transitoire, qu’elle soit un instrument de changement et que le fils ou la fille soient considérés comme des individus séparés de nous et donc capables de choix différents des nôtres mais également valables.
De nombreux parents ont du mal à accepter que leurs enfants adultes empruntent des chemins différents de ceux imaginés pour eux. Quand cette difficulté est-elle normale et quand risque-t-elle de compromettre la relation ?
«La comparaison entre les générations implique constamment une relation dialectique qui prend le ton du contraste à certaines occasions. À certaines occasions historiques, la culture de référence entre parents et enfants était si lointaine qu’elle faisait du conflit un élément presque inévitable. À l’ère de la contestation, par exemple, dans les années 70 du siècle dernier, les parents nés pendant les vingt années de fascisme se sont confrontés à des enfants nés pendant le boom économique de la jeune République italienne. Dans cette phase, les pères sont l’élément crucial de défense d’un équilibre passé comparé au futur soutenu par les enfants. Cette comparaison peut prendre des tonalités pathologiques lorsqu’un parent est totalement incapable d’accepter le changement physiologique dont les nouvelles générations sont partisans. Une défense rigide et inflexible des valeurs de sa génération peut conduire à des réactions conflictuelles excessives. La peur du changement qui se cache derrière une défense acharnée et immuable de ce qui existe représente le contexte possible d’un conflit excessif. »
Existe-t-il des signes indiquant que le besoin de contrôle ou l’incapacité d’accepter les choix d’un enfant prennent des caractéristiques pathologiques ?
«Le conflit est permis dans le cadre familial et dans la mesure où il ne dépasse pas certaines limites, il est utile, voire indispensable, pour tous les membres de la famille. Cependant, lorsque cet affrontement devient continu, excessif dans le ton, lorsqu’il atteint le conflit physique, lorsque les mots deviennent un instrument qui trahit le mépris, lorsque l’affrontement ne laisse jamais place à la discussion et à la rencontre, alors il faut s’arrêter, demander de l’aide et comprendre comment restaurer un espace raisonnable de pensée commune entre les générations. Demander de l’aide devient une étape fondamentale dans un affrontement qui n’implique pas une dichotomie entre le bien et le mal mais entre des mondes qui parlent des langues trop différentes et qui nécessitent un interprète.
Dans certaines familles, le détachement et l’autonomie des enfants sont vécus comme une trahison ou une perte insupportable. Pourquoi est-il si difficile pour certains parents d’accepter qu’un enfant construise une vie différente de celle imaginée ?
«L’enfant ne peut pas devenir l’élément crucial dans la réalisation de la vie du parent car dans ce cas il risque de créer un bonheur parfait ou des drames insupportables. La séparation entre parents et enfants crée un espace de relations, de discussions et dans certains cas d’affrontements qui finit par devenir une opportunité de croissance pour les deux, de contamination culturelle mutuelle qui produit ce merveilleux phénomène que nous définissons comme la transition générationnelle.
Comment un parent peut-il trouver un équilibre entre le respect de l’autonomie de son enfant et la volonté de le protéger des décisions qu’il considère comme mauvaises ?
«Être parent, c’est aussi accepter un rôle en constante évolution et une perte de sens progressive dans la vie de son enfant. Le thème de la confiance est central. Une confiance qui n’assure pas la qualité du choix mais la capacité d’apprendre de ses erreurs. Nous devons accepter que l’enfant puisse faire des erreurs et qu’il puisse accepter les conséquences de ses actes, apprenant ainsi à construire sa propre forme adulte qui ne sera pas celle imaginée par le parent car elle surgit d’un contexte de désirs, d’idées et d’émotions qui appartiennent à sa génération et qui deviennent des éléments constitutifs de son être adulte ».
Quelles attitudes et quels mots permettent de maintenir le dialogue ouvert même lorsque les opinions sont très éloignées ? Et quelles erreurs, en revanche, risquent d’aliéner définitivement un enfant ?
«Le dialogue et l’intérêt pour la culture et les valeurs qu’ils portent ouvre le dialogue et la comparaison, malgré la différence de vision. La fermeture et le mépris de leur monde empêchent la compréhension. Ouvrir l’esprit à ce que les nouvelles générations apportent avec la musique, la façon dont elles s’habillent et communiquent, les désirs collectifs et les peurs générationnelles est le seul moyen de maintenir un canal de communication ouvert. Les parents doivent rester curieux du monde des nouvelles générations s’ils veulent continuer à communiquer avec elles. »
Comment aider un parent incapable de comprendre certaines libertés et certains choix ?
« Il n’existe pas de solution universelle. Lorsque le conflit au sein de la famille devient continu, d’un ton excessif, lorsqu’il atteint même un conflit physique, lorsque les mots deviennent un outil qui trahit le mépris, alors il faut s’arrêter et demander de l’aide. Parfois, même contacter votre médecin généraliste peut vous aider à mieux comprendre le problème et à lancer un processus qui vous aidera à trouver une solution appropriée. Dans d’autres cas, il est nécessaire de contacter un spécialiste pour comprendre comment rétablir un espace raisonnable de dialogue.
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