Placer le phonendoscope sur la poitrine d’un patient après avoir prêté attention à ce qu’il veut et doit dire n’est pas seulement un geste technique, mais un moyen d’établir une relation de confiance, déterminante pour le traitement.

«F-FOU-TA-TTA-R-ROU» était l’onomatopée que le professeur Luigi Croce, mon professeur de sémiotique cardiologique, nous enseignait aux «chiots cardiologues», comme il aimait nous appeler, au milieu des années 80, pour nous expliquer le constat auscultatoire classique de sténo-insuffisance mitrale audible au phonendoscope. Souffle systolique avec pop d’ouverture mitrale et roulement diastolique avec renforcement pré-systolique (traduit en termes techniques…). De même, le professeur Claudio Rugarli a utilisé le mot « Tennessee » pour simuler le murmure d’une insuffisance valvulaire (fermeture imparfaite d’une valvule cardiaque) et le mot « Kentucky » pour désigner la sténose valvulaire (rétrécissement calcifiant de l’orifice d’une valvule) lors des cours de pathologie médicale à la Faculté de médecine de Milan.

40 ans se sont écoulés depuis et j’ai entendu tant de coups et de pops. Souffles grossiers « crescendo-decrescendo » typiques de la sténose valvulaire aortique, claquements mésosystoliques classiques retrouvés dans le prolapsus valvulaire mitral, troisième et/ou quatrième bruits cardiaques ajoutés aux premier et deuxième bruits cardiaques physiologiques, caractéristiques du cœur décompensé, et qui produisent le rythme classique du galop (TA-TA-TA) ou du rythme d’entraînement (TA-TA’-TA-TA). Cette sémiotique était à la base de ma formation clinique qui s’est déroulée alors que la technologie n’était pas encore établie. Ensuite, nous avons été dépassés, avec l’apparition de l’échocardiographie, du scanner et de l’IRM. Aujourd’hui, un échocardiogramme permet une évaluation rapide et précise des pathologies cardiaques valvulaires et non valvulaires, ce qui fait que de nombreux médecins accordent de moins en moins d’attention aux résultats objectifs obtenus avec le stéthoscope lors de la visite. Mais je n’oublie pas à quel point il peut être excitant de placer la cloche vocale sur la poitrine d’un patient et d’écouter son cœur.

Cet acte ne peut et ne doit pas être considéré comme un simple geste technique par lequel on tente de deviner, à partir des bruits perçus, s’il s’agit d’un cœur sain ou d’une valvulopathie ou d’une décompensation ou d’une arythmie. La valeur est beaucoup plus large car dans ce moment de silence et de concentration, où nous sommes seuls, médecin et patient, unis par l’auscultation de son cœur, l’empathie et la confiance en nous sont créées par la personne visitée. Mais ce geste n’est que l’achèvement de quelque chose qui doit se produire peu de temps auparavant : « Ne placez jamais le phonendo sur la poitrine d’un patient sans écouter au préalable ce qu’il veut nous dire » a enseigné à ses étudiants le professeur Eugène Braunwald, maître de cardiologie mondiale dans les années 80 et 90. Écoutez, puis écoutez.

Trouver le temps de regarder dans les yeux du patient pendant qu’il nous parle, sans avoir le regard fixé sur l’ordinateur, capturer ce moment où d’un regard, du ton de la voix, des termes utilisés pour décrire les symptômes, on peut déjà poser un diagnostic avant même de lui avoir rendu visite ou d’avoir introduit toutes les données cliniques et instrumentales dans un algorithme prédéterminé par un système d’intelligence artificielle qui nous guiderait jusqu’au diagnostic lui-même. Je termine en encourageant les jeunes collègues qui commencent à exercer notre beau métier à considérer la rencontre avec le patient comme un atout précieux, même dans les cas les plus difficiles, mais qui procure alors la plus grande satisfaction et gratification. Pouvoir « entrer » dans le cœur de notre patient est la condition préalable pour exercer avec humanité et passion notre travail de médecin, qui doit avant tout être considéré comme un service et une mission pour les malades et les personnes qui viennent à nous.

* Cardiologue, Asst-Pini-Cto de Milan, Poste hautement spécialisé en thérapie et rééducation des patients souffrant d’insuffisance cardiaque

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